Guy Farrell

 
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Guy Farrell s’est fait tout seul et s’est tenu debout.

Ce fils d’ouvrier naît dans l’est de Montréal en 1956. Peu après, son père trouve un emploi d’assembleur-soudeur à la Dominion Bridge, située à Lachine. Cette grande usine érigée en 1885 se spécialise dans la production de gros ouvrages d’acier. Guy a deux ans lorsqu’il déménage dans le sud-ouest de Montréal. Il est le deuxième d’une fratrie de cinq enfants avec un frère aîné et trois sœurs cadettes.

La vie est dure à cette époque. Guy racontait qu’enfant, il mangeait des sandwichs à la patate frite et qu’au lieu d’une pinte de lait, une bouteille de Cola trônait au centre de la table de la cuisine familiale. C’est dans la rue que son frère Richard et lui font leur éducation.

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Dès l’âge de 16 ans, Guy se trouve un travail de nuit à la fabrique de patates chips Humpty Dumpty, sur la rue Norman. Pour un adolescent en pleine croissance, le travail de nuit est pénible, si bien qu’il doit abandonner ses études avant d’avoir obtenu son diplôme de cinquième secondaire.

L’année suivante, en 1974, Guy rentre à la Dominion Bridge en tant qu’apprenti-soudeur, comme son père avant lui. Le labeur est ardu, dans le bruit, la poussière et la chaleur. Il est propulsé dans la vie adulte à un âge où les jeunes comme lui écoutent Elton John ou Harmonium, fument des joints en séchant leurs cours au Cegep. Entre ses quarts de travail, Guy joue au baseball aux positions de lanceur et receveur, bien servi par ses mains gigantesques. Avec le golf, le baseball sera une passion toute sa vie.

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Un tournant dans sa vie

En 1983, un accident de travail lui occasionne une blessure au genou qui change sa vie à jamais. Le 19 septembre de la même année, Guy doit se faire traiter par une physiothérapeute fraîchement sortie de l’université. Julie Pelletier en est à sa première journée de travail et Guy est son tout premier patient. La physiothérapie devient tout à coup bien secondaire.

Guy a un coup de foudre pour cette jeune femme de quatre ans sa cadette qui vient d’une bonne famille de Boucherville. Deux univers totalement différents se rencontrent. Au volant de sa rutilante Corvette bleue, il courtise si intensément Julie qu’il va même jusqu’à lui prédire, lors de leur deuxième sortie, qu’ils passeront leurs vies ensemble. Toute son existence, cet homme d’exception sera animé de la même détermination, en amour, dans sa vie de famille et aussi pour la défense des travailleurs.

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Grâce à cette blessure opportune, Guy Farrell rencontre la femme de sa vie. Ils se marient le 17 août 1985.

Cet accident du travail a également d’importantes répercussions professionnelles. Lorsqu’il se tourne vers la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST) pour toucher des indemnités, Guy réalise que beaucoup de personnes accidentées ne reçoivent pas les sommes auxquelles elles ont droit. Il décide alors de s’impliquer dans un regroupement qui favorise les contestations judiciaires de personnes lésées par la CSST et la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ).

Parallèlement à cette activité bénévole, le jeune homme devient agent de griefs à la Dominion Bridge, ce qui lui permet d’être au courant des divers enjeux qui touchent les travailleurs et les travailleuses de l’usine. En 1985, il s’inscrit en droit à l’Université du Québec à Montréal. Même s’il n’a pas complété son cinquième secondaire, il est reçu en raison de ses compétences acquises dans son engagement envers les autres.  Guy retire une grande fierté de cette admission à l’université. Mais, il ne fera pas son droit, car il veut fonder une famille et cela lui semble incompatible avec quatre années d’études.

En 1990, Guy est élu président de la section locale 2843 du Syndicat des Métallos à l’âge de 34 ans. Cela lui donne l’occasion de participer à plusieurs formations au sein du syndicat. Sa carrière parmi les Métallos sera son université.

Une grande bataille

La décennie 1990 commence par une grande dose de bonheur : l’arrivée de ses deux garçons, Kevin et Francis, en l’espace de 18 mois. Ils ne manqueront jamais d’amour paternel. Guy est un père présent et aimant. Malgré plusieurs engagements professionnels, rien n’est plus important que ses garçons et Julie.

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Si au plan personnel, c’est le parfait bonheur, il se rend bien compte que son industrie est en déclin. La Dominion Bridge n’embauche plus comme à la belle époque: elle licencie massivement ses travailleurs et ses travailleuses, passant de 1 500 à 500 employés en moins de 20 ans.

Le 10 septembre 1998, inquiets par la faillite de l’entreprise, les travailleuses et les travailleurs qui ne reçoivent pas de salaire décident de débrayer. Ils craignent que leurs emplois soient transférés au chantier de la MIL Davie, à Lévis. Dans la communauté de Lachine, le sort des hommes et des femmes de la Dominion Bridge émeut et préoccupe. Guy se lance dans une grande mobilisation dans tout le sud-ouest de Montréal. Le 17 septembre, il organise une action très symbolique. Avec la connivence de certains chauffeurs de la Société de Transport de Montréal, il remplit trois autobus et fait un blocage partiel du pont Mercier qui a été construit grâce à l’acier fourni par la Dominion Bridge. Ce coup d’éclat permet aux ouvrières et aux ouvriers de faire entendre leurs voix.

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Le conflit dure deux mois au cours desquels Guy travaille presque 24 heures sur 24. Le téléphone sonne à toute heure de la journée, même la nuit. Il y répond tout le temps.

Au terme de cette grève, Guy parvient à arracher une victoire pour les gens qu’il représente. La Dominion Bridge continuera d’opérer encore cinq ans, ce qui permet à plusieurs syndiqué(e)s de prendre une retraite honorable. Mais, il n’y a plus de place pour lui à l’usine. Le protocole de retour au travail ne prévoit pas sa réembauche. Cela ne le dérange pas, car il a fait ce qu’il fallait pour préserver la dignité des personnes ayant consacrées toutes leurs vies au travail de l’acier.

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Les Métallos, sa deuxième famille

Au tournant du millénaire, Guy amorce sa carrière de syndicaliste chez les Métallos. Il recommence au bas de l’échelle et, pendant plus d’un an, il fait la navette entre sa résidence de Boucherville et Alma, où il travaille. Pour cet homme dont la famille revêt une grande importance, être un père seulement les fins de semaine est éprouvant. À un certain moment, Guy constate que ses enfants ne le reconnaissent plus comme une figure d’autorité. Lorsqu’il est de passage, c’est un peu comme s’ils le considéraient comme un invité. Cela le touche, mais le sacrifice en vaut la peine. Après un passage à Saint-Georges-de-Beauce, il est embauché à Saint-Jean-sur-Richelieu comme permanent, puis en tant que coordonnateur régional. Guy revient enfin auprès des siens après plusieurs mois d’aller-retours.

Tous les aspects de ce métier le fascinent. Sa femme Julie se souvient que sa vocation de défendre des travailleuses et des travailleurs était une valeur qu’il possédait en lui au même titre que son amour pour sa famille.

Le dernier grand combat

Grâce à cette passion indéfectible, Guy Farrell est promu adjoint au directeur des Métallos en 2007.

Sa plus grande fierté, durant cette période, est le combat mené pour les 780 travailleurs et travailleuses de Rio Tinto Alcan mis en lock-out le 31 janvier 2011. Avec ses camarades, il fait quasiment le tour du monde pour rallier des organisations syndicales à la cause des lockoutés d’Alma.

« Les syndicalistes de partout savent que, si Rio Tinto nous rentre dans le corps ici, ils vont se sentir gonflés à bloc pour s’attaquer à tous les syndicats sur la planète. Des États-Unis jusqu’en Australie, tout le monde syndical est conscient de l’importance de se serrer les coudes », déclare-t-il à son retour.

Guy participe à la venue de travailleurs étrangers et à l’organisation d’une manifestation monstre à Alma, le 31 mars 2012. Au bout de près de sept mois de conflit, les employés retournent à l’usine avec un contrat de travail satisfaisant.

Le défenseur en lui est comblé par ce combat qui dépasse les frontières du Québec. En ralliant des organisations de partout dans le monde, il a le sentiment d’avoir œuvré à la mondialisation de la lutte pour les droits des travailleuses et des travailleurs. Ailleurs dans le monde, il a constaté la misère des ouvriers dont les conditions de travail n’ont pratiquement pas changé depuis 100 ans. Il est bouleversé et révolté par ces injustices qui perdurent, même au cœur de l’Europe.

 « N’arrêtez jamais de vous battre ! »

En août 2014, Guy Farrell séjourne à Las Vegas pour l’assemblée internationale annuelle des United Steelworkers. Il se sent mal et étourdi. À la veille de ses 58 ans, cet homme à la santé de fer met ça sur le compte de sa charge de travail. Sa situation s’aggrave très rapidement. Il revient péniblement chez lui le vendredi 15 août.

La semaine suivante, dans un couloir de l’hôpital Pierre-Boucher, il apprend qu’il a un cancer du poumon avec des métastases au foie et aux os. Le médecin lui donne six mois à vivre. Chez les Farrell, le monde s’effondre. On lui prescrit une chimiothérapie palliative, car il n’y a rien à faire pour lui sauver la vie.

Pour Guy qui adore le vin et la bonne chère, voilà que tout goûte le métal à cause de son traitement. Il en vient à refuser de manger les plats qu’il aimait, car, explique-t-il à sa conjointe, il veut en garder de bons souvenirs.

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Malgré sa maladie, il trouve l’énergie pour participer à la 50e Assemblée annuelle des Métallos du Québec. À la tribune, il lance : « N’arrêtez jamais de vous battre ! » à ses camarades. Ce sera son ultime message à sa deuxième famille.

Peu après, sa condition se détériore. Sa douleur est immense, ses os le font souffrir le martyre. Fidèle à lui-même, il organise son départ dans les moindres détails, jusqu’à la conception d’un signet commémoratif.

L’homme de 58 ans décide de terminer son parcours à la maison de soins palliatifs Source Bleue, situé à deux pas de chez lui, à Boucherville. Il ne veut pas laisser un mauvais souvenir dans la maison où habitent sa femme et ses fils. Pendant deux semaines, ce battant reçoit ses amis et sa famille en leur offrant du bon vin. Il souffre beaucoup, mais veut absolument laisser l’image d’un homme serein devant la mort, même s’il a confié à Julie son désarroi. Les centaines de personnes qui passent le voir témoignent des liens précieux qu’il a tissés tout au long de sa vie.

Guy Farrell meurt le 29 janvier 2015, deux jours après avoir officiellement pris sa retraite.

Un colosse au cœur d’or

Ses grosses mains, sa prestance et sa voix de géant n’ont jamais empêché cet homme bon de dégager de la tendresse et une grande chaleur humaine. Lorsqu’il vous parlait, il vous scrutait d’un regard espiègle qui faisait de vous son centre d’attention absolu. Quand il vous affublait d’un surnom, c’est qu’il vous avait adopté.

Guy Farrel a été un homme de famille. Il en a chéri deux tout au long de sa vie : la sienne et celle des Métallos.

Il est l’archétype de celui qui se fait tout seul et améliore sa condition sans jamais oublier ceux qui souffrent plus que lui.

Hommages

Par Sandra Farrell 

If Tomorrow Starts Without Me…If tomorrow starts without me, and I’m not here to see, If the sun should rise you find your eyes all filled with tears for me; I wish so much you wouldn’t cry the way you did today,

While thinking of the many things we didn’t get to say. I know how much you love me, as much as I love you. And each time that you think of me, I know you’ll miss me too. But when tomorrow starts without me please try to understand,

That an angel came and called my name and took me by the hand. He said my place was ready, in heaven far above. And that I’d have to leave behind all those I dearly love. But as I turned and walked away a tear fell from my eye.

For all my life I’d always thought, I didn’t want to die. I had so much to live for, so much left yet to do. It seemed almost impossible that I was leaving you. I thought of all the yesterdays the good ones and the bad. I thought of all the love we shared, and all the fun we had.

If I could relive yesterday, just even for a while. I’d say goodbye and kiss you and maybe see you smile. But then I fully realized that this could never be,

For emptiness and memories would take the place of me. When I thought of worldly things I might miss come tomorrow. I thought of you and when I did my heart was filled with sorrow. When I walked through heavens gates I felt so much at home.

God looked down and smiled at me from his great golden throne. He said, “This is eternity and all I’ve promised you”. Today your life on earth has passed but here life starts anew. I promise no tomorrow, but today will always last

And since each day is the same there’s no longing for the past. You have been so faithful so trusting and so true. Though there were times you did some things you knew you shouldn’t do.

You have been forgiven and now at last you’re free. So won’t you come and take my hand and share my life with me? So when tomorrow starts with out me don’t think we’re far apart, For every time you think of me, I’m right here in your heart. 

Par Marc Maltais

Le Australian Workers' Union AWU, me demande de vous transmettre ses plus sincères condoléances à la famille et aux amis de Guy. Liam O'Brien et Boris Baraldi, ses représentants qui l'ont côtoyé lors de la campagne de Rio Tinto, gardent le souvenir d'un leader et un syndicaliste inspirant. 

Par Isabelle Bournival 

La maladie nous a volé un grand homme. Un grand syndicaliste, militant et ami. Le destin m'a permis de croiser sa route et tout ce qu'il m'a apporté restera gravé dans ma mémoire et dans mon cœur. Cher Guy, puisses-tu être bien là où tu es, et rester pour nous un guide et une inspiration. Je suis certaine que, si jamais il y a des injustices là où tu es rendu, tu vas être debout au front et t'occuper de ca ;). Je te dis au revoir mon ami. xx Sympathies à la famille. 

Par Jocelyn Desjardins 

Toutes les fois où il m'a donné un go. Toutes les fois où il m'a fait rire. Toutes les fois où il jouait des tours, l'œil espiègle. Toutes les fois où il a changé la langue de mon cellulaire en pachtoune pendant que j'avais le dos tourné. Toutes les fois où il me scannait de bas en haut puis de haut en bas avant de passer un commentaire sur l'allure que j'avais. Toutes les fois où il me dardait droit au cœur afin de mieux prendre la mesure de mon humeur ou de mon jugement du jour. Toutes les fois où il m'a parlé des luttes qu'il avait faites. Toutes les fois où il me parlait des injustices qu'il a combattues. Toutes les fois où il me disait avoir aidé les autres. Toutes les fois où je le voyais aider les gens, s'indigner et lutter. Toutes les fois où il m'a parlé de sa vie de famille, de sa femme et de ses enfants. Toutes les fois où il m'a parlé de la chance que j'ai d'avoir une si belle famille. Toutes les fois où il m'a dit de la chérir. Toutes les fois où il a (et m'a) donné exemple. Toutes les fois où il a été aussi exigeant envers les autres qu'il l'était envers lui-même. Toutes les fois où il m'a conseillé. Toutes les fois où il m'a mis en garde bien souvent contre moi-même. Toutes les fois où il m'a accueilli dans la grande famille Métallo. Toutes les fois où il m'a montré elle était où, au fond, ma maison. Toutes les fois où nous avons voyagé ensemble, dont une fois en première classe (tu vas voir mon Josse, on est assis complètement en avant - c'était un dash8 mon tannant!) à Pittsburgh. Toutes les fois où il me tournait en bourrique et où son côté moqueur (même quand il se moquait de moi) me faisait bien rire. Toute les fois où il a pris soin de sa famille Métallo comme un vieux loup gardant sa meute.
Pour toutes ces fois-là, mon gars, merci.
Salut mon ami Guy Farrell.

Par Allan Ramsay 

This morning I learned of the passing of Guy Farrell. He was a friend and mentor. He was the assistant director of the Syndicat Métallos. He was never too busy to talk to anyone, he was one of the most honest and tell it like it is person I have ever met. There are times in your life that timing is everything, I had such a moment, I will never forgot the last thing he whispered to me Monday, " you know you are in my heart buddy".I will miss you Guy and I know there are many people who feel the same.
My condolences to his wife Julie and his kids. 

Par Simon Lafrance 

« Rire souvent et beaucoup; gagner le respect des gens intelligents et l'affection des enfants; savoir qu'un être a respiré plus aisément parce que vous avez vécu. C'est cela réussir sa vie. » (Ralph Waldo Emerson). Guy Farrell, voilà une synthèse qui m'a fait penser à toi, où que tu sois parti. Ce matin, alors que je regardais mon fils jouer, en prenant le café de cette machine que tu m'as fait acheter, je me disais que tu as réussi ta vie et que tu m'encourages à réussir la mienne. Amitiés. 

Guy Farrell | 18 septembre 1956 - 29 janvier 2015

Conjointe : Julie Pelletier
Père : André Farrell
Mère : Ninie Paquin
Frère : Richard Farrell
Sœurs : Patricia Farrell, Shelley Farrell, Sandra Farrell
Enfants : Kevin Farrell, Francis Farrell

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