Martin Dubuc

 
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Nous sommes en 1965, Martin a huit ans et il saute sur son lit en chantant Satisfaction. Le dernier succès des Rolling Stones tourne en boucle dans sa chambre d’enfant. Dans un anglais approximatif, il hurle les célèbres paroles de Mick Jagger en remplaçant « I can’t get no » par un joyeux et retentissant « Pepper Pecno » !

Ce souvenir marquant résume le grand coup de foudre de Martin pour le rock’n’roll, Chuck Berry et les Rolling StonesCette musique, il l’écoutera avec les frissons de son enfance jusqu’à la fin de sa vie. À ceux qui se moquent gentiment de ses goûts musicaux figés dans le temps, Martin riposte avec son meilleur argument : « It’s only Rock’n’Roll but I like it. »

« Et toc ! », aurait-il ajouté, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il voulait se donner raison.

Martin aimait raconter son enfance « idyllique » à Laval-des-Rapides au bord de la Rivière-des-Prairies. Avec ses amis Bruno, Patrice et Vincent, il coule des jours heureux dans la maison familiale située sur un coin de terrain défriché, tout près d’une forêt où il s’amuse à faire des cabanes dans les arbres.

« C’était un enfant doux, calme, bien dans sa peau. Un bon petit garçon », décrit sa sœur Chantal.

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« Lorsqu’il avait cinq ou six ans, je l’ai surpris en train de mettre de la vitre derrière les pneus de la voiture de notre voisin Monsieur Landry. Quand je lui ai demandé pourquoi il faisait ça, il m’a répondu : Je veux voir comment on change ça un pneu ! », raconte en riant Catherine, l’aînée des Dubuc.

Le monde de Martin s’écroule brusquement avec la séparation de ses parents et, peu de temps après, le décès de son père. Pour le gamin sensible qu’il est, le choc est trop grand. Il a onze ans. Jamais Martin ne fera le deuil de ce papa qu’il idolâtre et dont il parlera adulte avec une douleur intacte.

Martin est très fier de son père, Jacques Dubuc, qui a fondé en 1950 la revue d’idées Cité Libre, aux côtés d’une dizaine d’intellectuels issus de la jeunesse étudiante catholique, dont Pierre Eliott Trudeau et Gérard Pelletier.

Après le divorce de leurs parents, les cinq enfants suivent leur mère à Outremont. Dans leur maison de la rue Stuart, Martin se souvient d’une époque de grande solitude.

« Il a souvent dit : La maison était pleine de monde, mais, moi, j’étais tout seul. Pourtant, j’avais l’impression qu’il allait bien et que l’on s’occupait de lui, explique Catherine. Il se sentait seul avec sa peine et il a traîné cette douleur. »

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Un sens inné de la musique

Passionné d’histoire et intellectuellement curieux, Martin termine pourtant péniblement son secondaire. Véritable encyclopédie du rock, il décroche un premier boulot de disc-jockey au Pitt, le mythique 5116 de l’avenue du Parc[1].

Derrière ses tables tournantes, Martin a un sens inné de la musique. Il a le don de deviner la toune qui fera lever d’un bond des hordes de hippies aux cheveux longs et de barbus chaussés de bottes de travailleurs. Soir après soir, il fait littéralement vibrer le plancher du Pitt.

 « Il nous rendait heureuses, nous, ce groupe de filles de quinze ans, équipées de nos fausses cartes », raconte sa bonne amie Isabelle Dostaler.

De l’avis de plusieurs, Martin est un DJ de génie. Sa piste de danse est rarement déserte. Il fera danser la jeunesse des années 1980 dans les bars branchés de l’époque, dont le Swann et le Taxi.

Pour Martin, la musique a quelque chose d’immensément touchant et de sacré. Les yeux fermés, il hoche de la tête en souriant sur les célèbres riffs de guitare de Keith Richard et pianote dans le vide en savourant chaque note de She’s a Rainbow.

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Avec sa voix rauque et douce à la fois, ses yeux bleus, sa chevelure hirsute, Martin a un charme fou qui plaît aux filles. Il se targue de ne pas être un « jeune cadre dynamique », mais un bum de bonne famille d’Outremont. Il tisse rapidement des liens avec les gens. Grand rassembleur, il organise des fêtes gigantesques dont lui seul a le secret.

Martin est aussi un spécialiste autoproclamé des appartements chaleureux qui ont de l’âme. Chez lui, les objets anciens et les meubles antiques se côtoient dans un décor éclectique qui lui ressemble. Il a le talent de réunir le charme et la beauté autour de lui.

Il se fabrique un univers fantaisiste composé d’amis fidèles, de chats, d’anecdotes rigolotes et de tartines Cheez Whiz. Son humour légendaire est teinté des répliques de ses personnages de BD préférés : Achille Talon, Lefuneste, capitaine Haddock, les frères Dalton, sans oublier l’œuvre de Marcel Gotlib et ses Dingodossiers.

« Tiens, un nez, Martin ne va pas tarder à approcher ». La célèbre réplique de Talon que lui balance son grand ami Christian Casanova fait toujours crouler de rire Martin qui s’amuse de ces échanges d’insultes inspirés des personnages de  Greg.

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Un humour légendaire

« Il était trois répliques en avance avec des boutades de son cru. Il était génial sur certains aspects et tellement niaiseux sur d’autres. Martin était une énigme et un paradoxe », observe sa sœur Catherine.

L’humour de Martin et sa grande facilité à s’entourer dissimulent toutefois une sensibilité hors norme qui fait de lui un être vrai, si unique et attachant, mais profondément blessé. Ceux qui l’aiment parlent unanimement de sa grande douceur et de sa gentillesse du fond du cœur.

« Martin se serait fait couper les deux bras pour t’aider, te venger, te consoler. Ses qualités ? Son intelligence, sa générosité, sa disponibilité, son support inconditionnel pour ceux qu’il aime. C’était un tendre, avec un côté enfant », ajoute-t-elle.

Martin a peut-être le cœur trop tendre pour ce monde parfois dur qui va trop vite. Fier, mais profondément tourmenté, il tente de fuir ses démons qui finiront cruellement par le rattraper.

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Vers la fin des années 1990, Martin rencontre celle qui deviendra la mère de ses enfants, ses deux grands amours Ludwig et Lotti. Fidèle à lui-même, Martin est un « père poule » infiniment affectueux, aimant et permissif, se souvient Britta Hauswirth.

« Martin aimait par-dessus tout ses enfants et il a réussi à faire en sorte qu’ils n’oublient pas l’amour qu’il leur a donné, observe-t-elle. Il souhaitait deux choses pour ses enfants : beaucoup d’amour et une bonne éducation. »

C’est cet amour immense, profond et indéfectible pour ses enfants qui, quelques années plus tard, tient Martin en vie. Rongé par le cancer, il refuse obstinément de mourir. Pour eux, il s’accroche, déjoue les statistiques et fait mentir ses médecins qui se perdent en conjectures.

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Martin s’est éteint le 27 novembre 2013. Sur les murs de sa chambre, les dessins de ses enfants, dont un où l’on peut lire ces mots : « Papa, je t’aimerai toujours. »

Impossible d’entendre les premières notes de Satisfaction sans avoir une pensée pour cet éternel enfant dont la vie fut trop brève.

Martin avait le rare talent d’éveiller la partie ludique et rêveuse de ceux qui ont eu la chance de le connaître. Généreux, il a fait de chacun d’eux, les héritiers d’une petite part de sa fantaisie, de sa drôlerie et de sa douce folie.

[1] « … le « 5116 », situé comme par hasard à cette adresse-là (prononcer 51-16), on voit que le patron, un ancien de la police, s’était creusé la tête. Piste de danse, rock pur et dur et Pac-Man à l’étage, grosses Black Label au sous-sol, qu’on appelait le « Pitt » … » Yves Boisvert, La Presse, 16 août 2016.

 

 

Hommages

Par Christian Casanova

En 1975 ou 76, je ne sais plus bien, Michel Chénier et moi avons mis dehors notre guitariste. On se croyait assez bon pour mettre une annonce à CHOM FM : « Groupe rock cherche guitariste». Qui a répondu? Martin Dubuc. Je trouvais ce jour-là qu’il avait une drôle d’allure, un mélange entre Keith Richards et Rod Stewart, ses deux idoles pendant longtemps. 

J’ai donc rencontré Martin via la radio bien qu’il habitait à trois coins de rues de chez moi. À partir de ce moment, on ne s’est plus quitté. 

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On a voyagé ensemble aux États-Unis, en Corse. On a surtout eu cette période extraordinaire ou l’on pratiquait, Martin, Michel Chénier, Louis Belleau et Philippe Courtois tous les week-ends dans le sous-sol, chez ma mère, puis les quelques spectacles. 

Il y a eu des hauts et des bas comme dans la vie de tous les couples et je dis « couple » car on a été un peu cela. Plus jeune, nos copines respectives étaient souvent jalouses de notre relation car le chum passait souvent avant la blonde. Je dis comme un couple, car jusqu’à sa disparition, Martin pouvait m’appeler jusqu’à dix fois par jour, à la maison, au bureau, sur mon cellulaire. Comme si j’avais une deuxième femme.

Martin avait des défauts, comme tout le monde. Il avait des qualités que tout le monde n’a pas.

Martin c’est le sens de l’humour très BD. Achille Talon. Moi je disais « tiens un nez, Martin ne va pas tarder », ce qui le faisait toujours rire. Lui qui se moquait de ma soi-disant calvitie, de mes origines italiennes et il enfilait les gags de Gaston Lagaffe, les Tuniques Bleus, Les dingodossiers, etc.

Martin, c’est la peur du petit garçon. Il est venu dormir plusieurs fois à la maison parce qu’il avait peur de rester chez lui après que l’on se soit raconté des histoires de peur en rentrant à pied du Pitt. Un soir, il a même grimpé derrière la maison et il a passé par le balcon pour cogner à ma porte! 

Martin, c’est la gentillesse, l’entraide. Il disait très rarement non lorsque quelqu’un lui demandait un service. Mais, il en demandait lui aussi.

Martin, c’est l’amour de la musique ou plutôt d’une certaine musique. Vous me comprendrez. Il y avait les Rolling Stones, puis les Rolling Stones et enfin les Rolling Stones…un petit peu Rod Stewart et Chuck Berry. J’exagère un peu, mais pas beaucoup.

Martin, c’est l’organisateur, un peu tout croche mais qui finalement atteint son objectif. L’impossible ne semblait pas exister. Combien de fois me suis-je dis : « Encore un plan impossible, encore un projet de fou ». Et pourtant, les choses ont eu lieu. Ne serait-ce que ce dernier concert au Rialto, il y a 2 ou 3 ans je crois.

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Martin, c’est l’amour de l’histoire avec un grand H. Plusieurs ne le savent peut-être pas, mais il s’intéressait beaucoup et connaissait très bien les évènements historiques, non seulement du Québec, mais aussi des USA et de l’Europe. Je pense qu’il y a eu un rendez-vous manqué ici.

Martin, c’est l’amitié indéfectible. C’était celui que je pouvais appeler à 4 heures du matin, celui qui se déplaçait à 4 heures du matin pour me consoler. Celui qui m’appelait à 4 heures du matin pour être consolé. Celui qui m’appelait quand il était en Europe ou quand j’étais à l’étranger. Disponible en tout temps pour ses amis. Une amitié pareille n’a pas de prix. 

Martin c’est aussi celui qui m’a fait connaitre Malgosia, ma conjointe, avec tout ce que cela représente.

Mais avant tout, Martin, c’est le père de deux magnifiques enfants. Des enfants qu’il aimait plus que tout au monde. Et ça, il me l’a répété mille et mille fois.

Il y a deux semaines, j’ai perdu une partie de moi. Nous avons tous perdu quelque chose. Martin était unique. On en conviendra tous. Il me manque. Qui va m’appeler maintenant? 

Je vais continuer à l’aimer tendrement et je sais qu’il vivra à jamais dans nos cœurs, nos têtes, à travers le regard et le sourire de Ludwig et Lotti. 

 


Par Isabelle Dostaler

Quand j’ai annoncé son départ à une de mes copines, sa réaction a été :
« Quoi ? Martin Dubuc ? Cette rock star de mon adolescence !
Cet intouchable ! »

Intouchable, c’est tout à fait ça. Dans sa cabine de disk jockey – en ces temps reculés où iTunes n’existait pas – Martin Dubuc était un magicien. Comment arrivait-il à toujours mettre la toune sur laquelle on avait envie de danser. Lisait-il dans nos pensées ? Était-il devin ? Je l’ignore. Mais je sais qu’il nous rendait heureuses. Nous, ce groupe de filles de 15 ans équipées de fausses cartes.

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Quelques années plus tard, un heureux développement dans ma carrière allait faire de moi la fille du vestiaire du 5116. Imaginez ! J’allais devenir la collègue de travail de Martin Dubuc ! Quelle chance…

Oui, quelle chance. Parce qu’à partir de là, nous sommes devenus amis. Assez pour que je sache combien il aimait les chats, le Cheez Whiz et les bandes dessinées. Mais la pierre angulaire de notre amitié c’était les Rolling Stones. Nous étions tous les deux des fans finis. Je mets quiconque au défi de revendiquer ce titre de fan absolu que, seule, je partageais avec Martin. Voici la preuve : ce foulard que je porte ce soir – acheté pour 180$ dans une vente aux enchères organisée par la station de radio CHOM dans les années 1980 – ce foulard a déjà appartenu à Sir Mick Jagger. 

Martin et moi étions assez amis pour qu’il me dise à quel point je l’emmerdais quand je lui racontais les prouesses de mon enfant unique. « Ok, t’as fini là ? », me disait-il avant de partir à rire. 

Quand il est devenu papa de ses deux merveilleux rejetons, c’était encore plus amusant. Nos conversations téléphoniques ressemblaient au sketch du nouveau père de François Pérusse. 

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Je garde dans mon cœur ce précieux souvenir du 9 juin dernier, où nous nous sommes retrouvés face à face dans les rouges au Centre Bell. Selon mon calcul, Martin et Ludwig étaient dans la section 103, alors que mon fils Renaud et moi étions de l’autre côté de la scène dans la section 111. J’ai téléphoné à Martin sur son cellulaire dès que je les ai aperçus. Ça lui a pris un moment avant de nous reconnaître, mais j’entendais son Ludwig dire : « Ils sont là Papa ! ». C’était charmant ! Non seulement le show était fantastique, mais de savoir que Martin et Ludwig y étaient aussi, en rend le souvenir encore plus précieux.

Martin avait ses démons. Qui n’en a pas ? Martin n’était pas parfait. Qui peut se vanter de l’être ? Mais il avait sa façon bien à lui d’être fidèle en amitié, d’être à l’autre bout du fil quand on en avait besoin. Merci Martin pour ces trente ans d’amitié. 

Par Isabelle Maher

J’ai connu Martin il y a plus de vingt ans.

Avant d’être une amie, j’ai eu l’immense privilège et le grand bonheur d’être sa blonde. J’ai partagé sa vie, son univers, sa fantaisie, ses blagues.

Martin avait énormément d’humour, même et surtout quand tout allait mal.
Je ne sais plus combien de fois il a réussi à me faire rire dans les moments où les gens ne rigolent pas du tout :

En poussant « Georgette », sa voiture qui tombait toujours en panne d’essence.
Au beau milieu d’une querelle.
En recevant une contravention.

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Martin avait toujours une farce en tête. Il s’amusait beaucoup à trouver quelque chose de drôle aux situations ordinaires. Le quotidien avec lui c’était « Les aventures de Martin », une bande dessinée festive avec des chats, de la musique et des répliques savoureuses inspirées du Capitaine Haddock ou d’Achille Talon. 

Martin m’a contaminée, j’en ai bien peur.
L’autre jour j’ai acheté un sapin de Noël. Le marchand m’a demandé : vous cherchez un sapin ? J’ai répondu : « Oui, vert avec des aiguilles ! » - Extrait d'un échange entre Achille Talon et un marchand de sapins -. Dans ces moments-là, j’ai une pensée pour Martin, pour sa belle folie qui j'espère, m’habite encore. 

Martin ne savait pas vieillir. Si j’ai bien retenu la recette de son éternelle jeunesse ça ressemble à quelque chose comme un heureux mélange de Rolling Stones, de pizzas et de tartines de Cheez Whiz. Il vous dirait aussi que c’est grâce à son charme inné et irrésistible, qu’il n’y pouvait rien : « Hé ! Qu’est-ce tu veux, on ne se refait pas ! ».

Martin avait son propre code d’honneur. Il n’aimait pas ce qui est faux. Il était entier, authentique, généreux, rassembleur et complice. Quand il aimait, c’était vrai, immense et irréversible. 

Nos parcours étaient très différents et à peu près tout nous séparait. Mais je sais aujourd’hui que cette improbable rencontre a profondément marqué ma vie. Sur la courte liste des gens qui comptent dans ma vie à moi, il y a eu Martin.

Martin Dubuc | 21 septembre 1957-27 novembre 2013

Père : Jacques Dubuc
Mère : Pierrette Bélanger
Frère : Ambroise Dubuc
Sœurs : Catherine Dubuc, Chantal Dubuc, Louise Dubuc
Enfants : Ludwig Dubuc, Lotti Dubuc

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