L'indignité

Une petite chambre d’hôpital sans climatisation, deux lits séparés par un mince rideau et des ventilateurs qui tournent à plein régime parce que dehors, le Québec est un four à ciel ouvert.

Chaque jour pendant deux semaines, j’ai fréquenté de près notre système de santé et, surtout, j’ai pu constater les soins prodigués aux personnes en fin de vie.

Dans cette chaleur accablante, j’ai vu un personnel soignant complètement dévoué veiller sur les patients et leur famille sans jamais perdre le sourire.

Je n’étais pas là pour accompagner une personne mourante, mais pour visiter ma mère, qui a 85 ans et souffre d’une vertèbre fracturée après avoir fait une mauvaise chute.

Durant son séjour, faute de place, ma mère a partagé sa chambre avec deux patients en fin de vie. D’abord une dame atteinte d’un cancer en phase terminale qui hurlait de douleur, puis un homme, la plupart du temps inconscient, qui ne luttait plus contre ses cinq cancers.

« Nous avons demandé l’aide médicale à mourir, c’est prévu pour demain à trois heures », m’a confié sereinement sa conjointe.

Cet homme vivait donc les derniers moments de sa vie sans avoir droit à la plus élémentaire intimité. Le couple digne et magnifique qu’il formait avec cette gentille dame était condamné à quelques derniers échanges discrets sous nos yeux et dans le brouhaha de l’hôpital.

Pas de place pour mourir en paix

« Pourquoi ce patient mourant n’est-il pas dans une chambre privée et climatisée dans votre unité spécialisée en soins palliatifs ? », ai-je demandé à une infirmière. Cette dernière m’a répondu qu’il n’y avait plus de place dans les six lits réservés aux personnes mourantes de l’hôpital et aucune place dans les maisons de soins palliatifs, qui, selon elle, sont débordées.

Quelques coups de téléphone dans les maisons de soins palliatifs m’ont appris que cette affirmation n’est pas toujours vraie. Même si plusieurs endroits n’ont aucun lit disponible, il arrive que certaines maisons peinent à remplir leurs chambres.

« Ne vous laissez pas dire qu’il n’y a pas de place, appelez-nous directement et demandez, conseille-t-on dans une maison de soins palliatifs. Il faut que notre maison soit pleine, on trouverait indécent que nos lits soient vides sachant que des patients en fin de vie pourraient en profiter », ajoute-t-on.

Des besoins criants en soins palliatifs

Au Québec, nous parlons beaucoup de l’aide médicale à mourir, mais rarement de soins palliatifs. Pourtant, pour mourir dignement, il faut un lieu approprié, une denrée rare, semble-t-il.

Je lisais récemment dans un article publié dans La Presse que 29 000 Québécois en fin de vie n’auront pas de place en soins palliatifs cette année. C’est du moins ce qu’avance le Dr Patrick Vinay. Selon cet expert en soins palliatifs, sur 44 000 personnes qui auront besoin d’une place en soins de fin de vie, seulement 15 000 y auront accès.

Avec le vieillissement de la population et le nombre de décès qui augmente, le défi pour notre système de santé sera colossal. Si rien n’est fait, nous serons plusieurs à partager les derniers moments de notre vie dans une petite chambre d’hôpital avec de purs étrangers.

Et moi qui croyais que nous nous étions dotés d’une loi pour pouvoir mourir dans la dignité…

Comment avez-vous appris la mort d’un proche récemment : par téléphone, par les journaux ou par Facebook ?

La question a le mérite de mettre le doigt sur un phénomène de plus en plus répandu.

 

Isabelle Maher